Jean-Marc Borello

Le président du Directoire du Groupe SOS, Jean Marc Borello, a publié en 2018 son huitième ouvrage « L’Entreprise doit changer le monde » aux éditions Débats Publics afin de de plaider en faveur d’un nouveau modèle d’entreprise d’intérêt général, dont la raison d’être serait défini en fonction d’un objet social précis et non plus en fonction du simple profit économique.

L’enjeu du livre, qui prolonge le précédent essai de Jean Marc Borello qui dessinait les contours d’un « Capitalisme d’intérêt général », est ainsi de montrer qu’une organisation, qui n’est sans doute pas capitaliste, mais prend dans le capitalisme ce qu’il y’a de meilleur, peut et doit changer le monde, à certaines conditions d’organisation, de gouvernance, de management, de diversité, de responsabilité… C’est là que le rôle du Groupe SOS prend tout son sens. Il n’a pas vocation à être un exemple, mais à apporter la démonstration de l’existence d’une alternative. Il ouvre une lueur d’espoir dans un fonctionnement qui nous déplaît. Alors qu’il est dit qu’on ne peut créer d’entreprise sans capital, qu’on ne peut pas exercer trente métiers différents, qu’on ne peut pas réduire l’écart des salaires, le Groupe SOS réalise exactement l’inverse , aussi pour pour permettre à d’autres de remettre en question tout ou partie de ce qu’on leur a appris. Nous avons fait la démonstration d’un modèle radicalement alternatif. Dès qu’il est question de radicalité, de disruption, ce n’est ni un programme politique, ni une élucubration idéologique : l’expérience a été mise en œuvre , elle a 35 ans et elle fonctionne.

L’entreprise est l’acteur le plus à même de changer le monde

Dans la tectonique des plaques de l’Etat, des citoyens et des entreprises, on assiste à un rapprochement des continents : l’Etat admet qu’un certain nombre de prérogatives n’ont pas de raison d’être publiques et se désengage de ces sujets, les citoyens manifestent de la solidarité, le monde associatif se développe, des plateformes contributives se créent, etc. Dans ce paysage à trois, l’entreprise est la mieux armée pour provoquer une nouvelle redistribution, parce qu’elle a compris que chacun ne peut pas vivre indépendamment des deux autres, et que l’écosystème global assure le bon fonctionnement général. L’entreprise n’est qu’une partie de l’écosystème, mais elle est la partie qui peut bouger le plus rapidement, elle est un acteur plus habile, plus efficient, moins coûteux, plus innovant. Ce n’est pas un acteur qui tire les deux autres, ni les remplace, c’est un acteur mouvant qui pousse les deux autres à se repositionner. De même que le bruissement d’aile d’un papillon à des effets à l’autre bout de la planète, l’entreprise change le monde, pas seulement en changeant sa vision.

Jean-Marc Borello démontre ainsi que l’entreprise est l’acteur le plus capable de changer le monde parce qu’elle est le lieu où s’organise et se règle la confrontation permanente de l’intérêt individuel de l’intérêt collectif et de l’intérêt général, assurant de fait l’équilibre tant recherché entre les trois. Par ailleurs, elle constitue la manière la plus efficace de faire vivre les idées sociales et de mettre en œuvre efficacement des projets de transformation sociale positive dans un esprit disruptif d’initiative et d’innovation permanente.

Il ne s’agit pas de dire que seule l’entreprise peut et doit changer le monde, mais que l’entreprise doit changer le monde en prenant la place qui est la sienne, celle de l’intérêt collectif, entre l’intérêt individuel et l’intérêt général. Il explique ainsi que, face aux enjeux d’urgence sociale et écologique, l’entreprise doit apporter une contribution positive à la société, assumer un rôle d’acteur social et contribuer à des enjeux d’intérêt général, au point de considérer que cela fait partie de son rôle, de sa mission, de son identité et de sa réflexion existentielle.  A ses yeux, les objectifs de préservation de l’environnement, de bien-être des salariés, de progrès social, doivent être fixés au même niveau d’importance que les objectifs de chiffres d’affaires ou de retour sur investissement.

Il convient de passer de la comparaison des idéologies à la comparaison des impacts

La nouveauté des temps actuels est que nous sommes passés de la comparaison des idéologies à celle des impacts : ce qui compte, ce n’est plus la théorie, mais la capacité à changer concrètement la vie des personnes. Alors qu’on pouvait disserter longtemps sur l’opposition entre le marxisme et le capitalisme, aujourd’hui quand on étudie ces deux idéologies on compare la réalité de leurs impacts. Quelles que soient les politiques privées et publiques, les attitudes personnelles, miser sur l’impact provoqué est plus sûr. C’est aussi un signe de maturité : on ne peut pas non plus s’extraire de la réalité. On n’a plus le temps pour les abstractions des résultats d’une action, au motif que cette action serait légitime.

Dans le livre, Jean-Marc Borello détaille ainsi les contours de la culture de l’impact mesuré qui est en train de naître grâce à l’accroissement des exigences de la société civile – sur la transparence, sur la nourriture, sur les médicaments, sur l’interdépendance des médecins par rapport aux laboratoires pharmaceutiques… Selon lui, il en devient préférable de faire le choix de l’éveil des consciences plutôt que celui de la punition, et par ailleurs il vaut mieux faire le choix de la responsabilité des dirigeants ou du sens de leurs intérêts plutôt que celui de la vertu intrinsèque.

C’est le même esprit qui inspire la conception de l’entreprise comme commun, chargée de préserver les biens communs mondiaux immatériels, le lien social, la souveraineté populaire, la légitimité démocratique, ou matériels, comme les ressources naturelles, le climat, la biodiversité… Les solutions mitigées, modérées, ne suffisent plus. Pour Jean Marc Borello, il faut adopter désormais une radicalité sur ces sujets. Le fait d’admettre la complexité n’exclut paradoxalement pas des solutions radicales, voire les impose.

Il faut faire converger les meilleures pratiques des entreprises classiques et des entreprises du champs de l’économie sociale et solidaire

Pendant que les acteurs de l’économie sociale et solidaire commencent à voir plus grand, les entreprises classiques, elles, s’intéressent davantage à leur impact sur la société et l’environnement, repensant de fait leur stratégie et leur gouvernance. Pour Jean-Marc Borello, il s’agit d’un moment historique : si ces deux modèles d’entreprise supposés inconciliables parviennent à faire converger leurs meilleures pratiques, l’entreprise deviendra alors concrètement le meilleur levier pour changer le monde.

Il appelle ainsi les acteurs de l’économie sociale et solidaire à ne plus rester entre eux et à se confronter aux acteurs de l’économie classique. Changer le monde est pour lui une ambition collective, qui doit dépasser tous les clivages théoriques et idéologiques anciens.

Il décrit de fait le syndrome du poisson rouge : le poisson a l’impression d’être important dans son univers, mais son univers n’est qu’un petit bocal. Et si le bocal ne grandit pas, il ne sera jamais réellement important. Selon lui, si on n’élargit pas le champ de l'Économie sociale et solidaire (ESS), duquel il se revendique, ses acteurs n’avanceront pas et resteront un gros poisson dans un petit bocal. Jean-Marc Borello considère ainsi que la responsabilité d’un patron de l’ESS est de faire grandir le bocal : « Est-ce qu’on décide de rester dans son village gaulois, ou est-ce qu’on décide de s’attaquer à l’économie ? Pour nous attaquer à l’économie, où la concurrence sera beaucoup plus fort, il nous faut seulement avoir le courage de l’élève de maternelle quand il passe dans la cour de l’école primaire et risque de se prendre des coups. Les réticences que je discerne aujourd’hui chez les acteurs de l’ESS expriment une inquiétude : si les entreprises classiques se mettent à devenir vertueuses et à mesurer leur impact social et environnemental, les entreprises sociales, jusqu’alors tranquilles dans leur univers protégé, se sentiront attaquées et confrontées à de grandes entreprises qui adoptent des objectifs similaires, avec l’avantage des moyens que les premiers n’ont pas. »

 

 

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